Etats – Bitcoin : le choc des titans

By Yorick de Mombynes, Conseiller référendaire à la Cour des comptes

Publié le 30/12/20 dans la newsletter du magazine Capital 21 Millions

Imaginons que le bitcoin atteigne 200 000 USD en 2025, que les autres valeurs refuges progressent mais beaucoup moins que lui, et qu’il n’y ait pas d’inflation majeure des prix à la consommation. Comment réagiront les Etats ? De nombreux scenarios sont bien sûr envisageables mais retenons-en ici trois, volontairement simplifiés et contrastés.

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Premier scenario : « guerre totale ».

Les Etats identifient dans Bitcoin une menace existentielle inacceptable et lancent contre lui une offensive généralisée.

Entre 2021 et 2025, la confiance dans les monnaies étatiques s’est effondrée à la suite des politiques monétaires hyper-expansionnistes menées en réponse à la crise du covid. Les Etats-Providence craignent de ne plus pouvoir financer leurs déficits abyssaux par l’emprunt en monnaies fiat. Le monopole de l’émission monétaire délégué aux banques commerciales, qu’ils ont patiemment élaboré et consolidé au cours des siècles, et qui a franchi une étape majeure en 1971 avec la dé-corrélation du dollar et de l’or, risque de devenir insuffisant pour assurer leur survie économique. La politique monétaire pourrait devenir totalement inopérante. Encouragés par le secteur bancaire et les banques centrales qui subissent la plus grande disruption de leur histoire, les Etats considèrent que tous les moyens sont légitimes pour stopper Bitcoin.

Ils lancent une campagne médiatique massive contre ses méfaits (terrorisme, blanchiment, pollution, etc.). Confiants, ils se souviennent de leur succès face au XRP, rayé de la carte en quelques semaines. Les détenteurs de bitcoins ont désormais l’obligation de déclarer leurs avoirs et de les déposer à la banque. Ils sont assujettis à une imposition confiscatoire non seulement sur leurs plus-values mais aussi sur leur crypto-patrimoine. Des normes KYC/AML draconiennes sont imposées à tous les acteurs de la crypto-économie, y compris les mineurs. Dans certains pays, le minage, la détention et les transactions sont purement et simplement interdits. Parfois il est même prohibé de prononcer le mot « Bitcoin ». Les fraudeurs identifiés sont soumis à des peines cruelles et édifiantes.

Des « monnaies digitales de banques centrales » (MDBC) sont instaurées partout, avec des avantages notables pour la puissance publique : mieux surveiller la vie privée, automatiser la fiscalité, supprimer l’argent liquide, imposer un revenu universel, systématiser les taux d’intérêt négatifs, rendre la monnaie plus fondante et intensifier la relance monétaire.

Le cours du bitcoin s’effondre. Si, contrairement aux autres cryptomonnaies, il n’atteint pas zéro, beaucoup pensent que c’en est fini de lui. La plupart des entreprises du secteur font faillite. Une grande partie de l’écosystème bascule dans le marché noir. L’industrie du minage se déplace et se recompose. Une minorité de maximalistes toxiques persiste à acheter du bitcoin pour soutenir son cours. Le réseau continue de fonctionner dans la clandestinité. L’hostilité des Etats offre au bitcoin la plus grande campagne de publicité gratuite de tous les temps. Très progressivement, le jeton de Nakamoto retrouve sa fonction de valeur refuge contre l’inflation monétaire et l’autoritarisme. Son cours progresse à nouveau.

Les gouvernements tentent de se coordonner pour accentuer la répression mais peinent à trouver l’unanimité nécessaire. Ils envisagent de recourir à une autre stratégie : revenir à des politiques monétaires saines. Ils savent cette option potentiellement plus efficace pour stopper Bitcoin mais la jugent finalement trop douloureuse pour eux-mêmes : avec des monnaies saines, ils ne pourraient plus s’endetter sans limites, et les réformes nécessaires sont impensables politiquement.

Deuxième scenario : « adoption ».

Les Etats estiment qu’ils ont davantage à gagner en adoptant Bitcoin qu’en s’opposant à lui.

Ils constatent que son protocole est open source, que les transactions sont composées de messages publiables sous n’importe quelle forme, et que l’industrie du minage est mobile. Les pays démocratiques en déduisent que s’opposer sérieusement à Bitcoin nécessiterait d’adopter un régime totalitaire. Ils rechignent à franchir ce pas car leurs populations ne les laisseraient pas faire : elles ne supportent plus les dérives autoritaires post-covid.

La crypto-industrie, dont Bitcoin est la clef de voûte, représente désormais plusieurs millions d’emplois dans le monde. Environ un milliard de personnes détiennent des bitcoins, dont beaucoup dans les pays en développement pour protéger leur épargne contre l’inflation, la corruption et l’arbitraire politique. Les multiples grandes entreprises, banques, hedge funds et fonds de pension qui ont mis des milliards de dollars dans le bitcoin entre 2021 et 2025 exercent un lobbying efficace en faveur de Bitcoin. Pour eux, ce dernier est une nouvelle couche d’Internet sur laquelle se met en place une immense activité économique. Enfin, de nombreux politiciens ont acquis des bitcoins et n’ont aucune intention de renoncer à leurs gains.

Les Etats décident donc de faciliter, par des mesures réglementaires et fiscales, l’utilisation de bitcoins dans toutes les sphères de l’économie. Leur objectif devient même d’en acquérir autant que possible : ils autorisent le paiement de l’impôt en bitcoins, se lancent dans le minage, vendent une partie de leurs actifs contre des bitcoins et encouragent leurs banques centrales à détenir des réserves en bitcoins. Les premiers à adopter Bitcoin sont de petits pays audacieux. Les suivants cèdent au FOMO et rivalisent d’ardeur dans l’hyperbitcoinisation. Les Etats-Unis voient dans Bitcoin leur dernier espoir de contrer l’ambition monétaire de la Chine. Cette dernière tient le même raisonnement contre l’Oncle Sam.

Les monnaies fiat deviennent inutiles et s’éteignent peu à peu. Les stable coins, dont celui de Facebook (qui a changé quatre fois de noms entretemps), subissent le même sort. Les tentatives de certaines banques centrales d’émettre des MDBC échouent dans l’indifférence générale. Le Lightning Network assure le passage à l’échelle de Bitcoin. L’expérience utilisateur progresse fortement. Les smart contracts sont généralisés grâce à la plateforme RSK et au protocole RGB.

Au niveau mondial l’adoption du bitcoin par les Etats alimente une hausse fulgurante de son cours qui atteint des niveaux inouïs avant de se stabiliser. Les banques centrales sont transformées en centres de coworking pour crypto-startupers. En Afrique, le remplacement des 40 monnaies nationales par le bitcoin favorise une intégration commerciale et un développement économique inédits. Partout dans le monde, la financiarisation, l’économie d’endettement à outrance, la surconsommation, la surexploitation des ressources naturelles disparaissent. Le capitalisme en est profondément transformé.

Troisième scenario : « chaos »

Ce scenario emprunte à chacun des deux précédents certaines de leurs composantes, dans des proportions variables dans l’espace et dans le temps. Diverses collectivités publiques (Etats, régions, villes, etc.) se montrent ouvertes à Bitcoin ; d’autres font tout pour freiner son essor.

Au plan géopolitique, certains Etats trouvent, avec Bitcoin, l’occasion de s’affranchir du « privilège exorbitant du dollar » resté vivace malgré l’effondrement du système de Bretton Woods. Mais les Etats-Unis mobilisent leur immense pouvoir militaire et politique pour contrer cette velléité.

Les Etats expérimentent diverses solutions. Ils observent les pratiques de leurs voisins, changent brutalement de stratégie, forment des coalitions. En interne, des débats virulents rendent de plus en plus difficile pour eux de construire des stratégies pérennes. Beaucoup naviguent à vue, incapables de prendre une position claire, tiraillés entre des intérêts irréconciliables. Des politiciens roués séduisent les candides avec des annonces volontaristes puis prennent des décisions contradictoires et incompréhensibles.

La situation est de plus en plus désordonnée et imprévisible. En fonction de leurs choix en faveur ou contre Bitcoin, certains acteurs publics et privés engrangent des gains économiques et politiques immenses ; d’autres subissent des désastres retentissants. Les détenteurs de bitcoins, les entrepreneurs et les investisseurs fuient massivement les contrées hostiles et recherchent des cieux plus cléments. Le cours du bitcoin est malmené au gré des revirements de politiques publiques. Sa volatilité augmente, pour le bonheur des traders. Au départ de faible intensité, ce scenario d’équilibre instable devient de plus en plus extrême, chaotique et violent.

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Conclusion

C’est cette troisième option qui semble pour l’instant se mettre en place. Les Etats ne peuvent pas se permettre de laisser Bitcoin prospérer… mais ils ne peuvent pas l’arrêter. Les réponses à cette aporie seront variables. Si Bitcoin est vraiment « antifragile » au sens de Taleb, il bénéficiera de l’adversité pour se renforcer. Combien de temps cet équilibre instable perdurera-t-il ? On peut penser qu’il tendra progressivement à se résoudre dans l’un des deux autres scenarios (guerre totale ou adoption).

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